Le Belge Jonathan Riss brode mille sacs à main Louis Vuitton


Depuis Shanghai, le jeune créateur belge Jonathan Riss contrarie les marques de luxe Louis Vuitton et Hermès avec ses sacs à main vintage brodés uniques. “Ce sont des sacs et des œuvres d’art.”

Jonathan Riss.
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Broder mille sacs à main Louis Vuitton vintage, tel est le nouveau projet du créateur Jonathan Riss. Le Belge travaille à Shanghai, où il vit depuis des années. “J’en suis à 700 pièces environ. Chaque exemplaire est unique, et raconte une histoire”, nous explique-t-il au téléphone.

Il travaille sous le nom de Jay Ahr, d’après ses initiales. “Au départ, c’était un projet personnel: je voulais travailler sur un ready-made. De plus, transformer une pièce iconique est un défi. J’en fais mille, parce que, comme pour un film, le projet doit avoir un début et une fin.”

Cependant, avant même le générique de fin du “film” Louis Vuitton, il travaille déjà sur un autre projet. “Depuis quelque temps, je brode aussi des sacs Hermès, dont le célèbre Birkin. Pourquoi des sacs aussi chers? Ce n’est pas tant la valeur qui compte pour moi, mais, avec une marque inconnue, ça ne fonctionne pas. J’achète mes sacs dans le monde entier. Et les sacs à main célèbres sont juste plus faciles à trouver.”

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Broderie d’art

Autre critère de Jonathan Riss, le vintage. Il travaille exclusivement avec des sacs à main qui ont “une histoire”, car c’est elle qui va lui donner le point de départ. Il conçoit chaque broderie spécifiquement pour le sac auquel elle est destinée, comme une œuvre d’art.



“Je me base sur l’endroit où j’ai acheté le sac, mais aussi sur le mois et l’année de production.”

“Je me base sur l’endroit où j’ai acheté le sac, mais aussi sur le mois et l’année de production, qui sont mentionnés dans chaque pièce. À Moscou, par exemple, j’ai trouvé un sac de voyage Louis Vuitton fabriqué en décembre 1991, juste au moment de l’effondrement de l’Union Soviétique, sur lequel j’ai brodé le drapeau URSS. Et pour un exemplaire que j’ai déniché à Téhéran, j’ai conçu un motif basé sur un tapis persan. La broderie est un reflet de la culture locale, mais c’est moi qui assure la création du design. Je ne personnalise pas de sac en utilisant un motif choisi par le client.”

Parcours atypique

Pas moins de vingt personnes travaillent sur un seul sac, dont la réalisation peut facilement prendre huit mois, explique le customiseur. Première étape: le sac à main doit être complètement démonté. “Comme les sacs vintage sont généralement un peu déformés suite à leur utilisation, nous les “recalibrons” comme un original.”

Jay Ahr conçoit chaque broderie pour le sac auquel elle est destinée, comme une œuvre d’art.
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“En fait, je donne une seconde vie aux sacs qui dorment au fond d’une armoire ou sont abîmés. La broderie leur donne une valeur ajoutée. Je déteste ce mot, mais, il faut bien avouer que c’est du recyclage”, ajoute celui qui s’est passionné pour le concept de durabilité par le biais de ce projet.

“Sur le plan commercial aussi, ce projet est une rupture avec mon passé. Je suis issu du rythme de production standard de la mode, soit la création de quatre collections par an, ce qui implique de travailler jour et nuit. Les prototypes, le marketing, la vente, la livraison et on recommence. Je voulais sortir de cet engrenage. Mon site web est hors ligne depuis des mois et je n’ai pratiquement plus de points de vente.”

“Par contre, dès que j’ai fini un sac, il est, pour ainsi dire, vendu dans la foulée. La plupart de mes clients sont des collectionneurs qui achètent régulièrement mes pièces. Sinon, je reçois aussi des demandes via Instagram et même dans la rue. En Thaïlande, où je me trouvais avec ma mère à qui j’avais offert une semaine de wellness, quelqu’un m’a interpellé dans le lobby de l’hôtel pour m’acheter le sac que j’avais à la main. Ça m’est déjà arrivé plusieurs fois!”



“Pékin est ma ville préférée. On se croirait dans l’Amérique des années 50. La foi dans le progrès est extraordinaire.”

Jonathan Riss a la mode dans le sang: il est le fils de la créatrice de mode Johanne Riss et a grandi à l’étage au-dessus de sa boutique à Bruxelles. Il a d’ailleurs aussi un peu travaillé avec elle. “Nous sommes deux esprits créatifs, deux caractères bien trempés, chacun avec une approche radicalement différente. Il est très vite apparu que je suivrais ma voie!”, rut-il.

Le parcours de Jonathan Riss se lit comme une succession de métiers où l’école n’a pas sa place. “La première fois que j’ai mis les pieds dans une université, c’était en 2011, pour y enseigner.” Au lieu d’étudier, il a fait le tour du monde. À 18 ans, il part en Ukraine, où il travaille comme directeur artistique dans une usine de tissus pour l’armée. Deux ans plus tard, il ouvre un atelier de broderie en Inde, puis un atelier de bijouterie. Il part en Angola à la recherche de diamants bruts et remporte le prestigieux prix de design du géant du diamant De Beers.

Il conçoit des vitrines pour les grands magasins Bergdorf Goodman et Barneys à New York. En 2003, il lance Jay Ahr, une marque de mode qui, alors, présente des lignes de robes. “J’aime le mono-produit, faire une seule chose très bien. Les robes avaient un look architectural et étaient ornées de broderies. Oui, c’est une de mes passions. La marque a très bien marché, mais, à un moment donné, il y avait tellement de points de vente que j’avais fini par me retrouver dans le système de la mode, ce qui n’était pas trop à mon goût. J’ai donc arrêté.”

Au moins vingt personnes travaillent pendant huit mois sur un sac à main Jay Ahr.
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Foi dans le progrès

Par contre, Jonathan Riss n’a pas perdu le goût des voyages. Il ne vient en Belgique qu’une fois par an et fait la navette entre Pékin et Shanghai. “Pékin est ma ville préférée. C’est là que je suis le plus heureux. On se croirait dans l’Amérique des années 50, juste après la Seconde Guerre mondiale, mais dans un pays qui a une histoire et un passé plus riche que l’Amérique. Il y règne une foi dans le progrès extraordinaire. Tout aussi extraordinaire est son artisanat. Le label made in China avait une connotation négative, mais leur héritage est bien plus important que le nôtre”, affirme Riss.

Ses sacs sont en grande partie brodés en Chine, par des producteurs avec lesquels il travaille depuis 15 ans. Sont-ils brodés à la main? “Non, par des machines, mais qui sont, elles, actionnées à la main. Je trouve que l’on a une vision trop romantique de l’artisanat. La main a ses limites. Si notre smartphone était fait à la main, nous ne pourrions pas avoir cette conversation.”

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Artiste et indépendant

Que pensent Louis Vuitton et Hermès de ses interventions? “La mode de luxe est un petit univers. Je connais les gens de Louis Vuitton ici, à Shanghai. Ils savaient que j’allais lancer ce projet, mais je ne pourrais pas jurer qu’ils l’apprécient. Les grandes maisons aiment garder le contrôle, mais, comme j’achète les sacs moi-même, j’en fais ce que je veux”, ajoute le créateur.

Selon lui, le succès de sa marque est dû à l’uniformisation générale en cours. “Presque tout le monde porte la même chose. Et pourtant, nous voulons tous être uniques. Je pense souvent à la phrase de l’artiste conceptuel allemand, Joseph Beuys: “Jeder Mensch ist ein Künstler”, ce qui signifie que chaque homme est un artiste. Je suis convaincu que la personnalisation prendra de plus en plus d’importance dans le monde de la mode. Nous n’en sommes qu’au début. Louis Vuitton et consorts devront en tenir compte. Je ne tiens pas à travailler avec eux, parce qu’alors, ils voudraient décider de tout. Je préfère rester indépendant.”

Quelques sacs à main Jay Arh sont disponibles dans la boutique de Johanne Riss. Rue de la Grosse-Tour 3 à 1000 Bruxelles. www.johanneriss.comInstagram.



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