Alberto Giacometti sous influence sadienne


La Fondation parisienne consacrée à l’artiste suisse présente une exposition où s’exprime la fascination du sculpteur pour l’écrivain.

Par Publié aujourd’hui à 10h09, mis à jour à 10h19

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« Femme égorgée », bronze de 1932 d’Alberto Giacometti.
« Femme égorgée », bronze de 1932 d’Alberto Giacometti. Succession Alberto Giacometti

A force de commémorer la sculpture de Giacometti postérieure à la seconde guerre mondiale, plâtres et bronzes de nus décharnés et de bustes crevassés, Homme qui marche et têtes d’Annette et de Diego, on finirait par négliger ses œuvres de l’entre-deux-guerres. Or ce premier Giacometti-là n’est pas moins remarquable que le second, qui ne se comprend du reste pas sans lui. Il s’agit d’un jeune artiste suisse, né en 1901, venu à Paris en 1922 étudier dans l’atelier de Bourdelle (1861-1929), qui ne le convainc pas, et qui emménage – si l’on peut dire – rue Hippolyte-Maindron en 1926 dans un atelier devenu légendaire bien plus tard.

Il tente diverses expériences, les unes déduites du cubisme, d’autres moins aventureuses. Il visite les musées, dont peut-être celui du Trocadéro. En 1929, un écrivain aussi jeune, Michel Leiris (1901-1990), publie un court texte commentant des photographies de ses travaux récents dans une revue, Documents, qui ne dure que deux ans mais dont le principal rédacteur est Georges Bataille (1897-1962). Leiris y écrit : « Rien de mort dans cette sculpture ; tout y est au contraire, comme dans les vrais fétiches qu’on peut idolâtrer (les vrais fétiches, c’est-à-dire ceux qui nous ressemblent et sont la forme objectivée de notre désir), prodigieusement vivant. »

Idôlatrie et sacrilège

Idolâtrer est un verbe fréquent dans les romans du marquis de Sade. Idôlatrie et sacrilège vont de pair. A en croire la chronologie établie pour l’exposition « Giacometti/Sade », présentée à la Fondation Giacometti à Paris, aimablement sous-titrée « Cruels objets du désir », la rencontre de l’écrivain et du sculpteur n’est attestée qu’en 1933, selon une lettre adressée par l’artiste à André Breton à l’été : « Hier lu Sade qui me passionne beaucoup. » Soit. Mais, comme le montre l’exposition elle-même, il faut faire commencer l’histoire plus tôt : au moins en 1929, car il serait fort étonnant que Leiris n’ait pas prononcé le nom du marquis. Et avant encore pour plusieurs raisons.

Giacometti, dans ses années de formation, prend pour sujet de ses études des tableaux à thèmes cruels, décollation de saint Jean-Baptiste ou lapidation de saint Etienne

Une première est que Sade est une lecture et une divinité des surréalistes dès les débuts du groupe, en 1924, et l’un des enjeux des combats de coqs qui opposent Breton et Bataille à partir de 1928. Une deuxième est qu’André Masson (1896-1987), autre ami de Bataille, dessine des scènes sadiennes et que Giacometti professe alors pour lui une vive admiration. Une troisième, plus privée, est que Giacometti, dans ses années de formation, prend pour sujet de ses études des tableaux à thèmes cruels, décollation de saint Jean-Baptiste ou lapidation de saint Etienne, ce dont on pourrait déduire une certaine curiosité pour les instants paroxystiques de châtiment et de souffrance. Il dessine aussi des scènes de voyeurisme qui pourraient avoir été observées dans des bordels.



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